[...] Malgré tout, sur cette terre incertaine, des hommes se
sont de tous temps accrochés ! Les deux menhirs situés près
de l’église attestent d’une présence humaine
très ancienne. Mais elle ne fut pas continue : en 1604 un document
fait état d’une île « inoccupée ».
L’île est un temps repeuplée par des habitants du Cap
Sizun souhaitant se rapprocher des lieux de pêche et par des aventuriers
de passage rescapés de naufrages. Mais elle est dévastée
par les guerres et en en 1664, l’île de Sein est à
nouveau déserte. La paix revenue, l’île retrouvera
une population désormais permanente. En 1720 on y dénombre
350 habitants…
Deux épidémies de choléra mirent un frein à
l’évolution du peuplement de l’île. En 1849,
73 personnes furent touchées par la maladie, mais 12 seulement
y laissèrent la vie.
Lors de la 2ème épidémie, en décembre 1885
et janvier 1886, 78 personnes furent atteintes et il y eut 24 décès.
C’est de ce temps-là que les Sénanes, qui jusque là
portaient la capenn, la coiffe du Cap Sizun, ont adopté définitivement
l’habit noir jusque là réservé aux périodes
de deuil, avec la célèbre coiffe, la jibilinnen.
A partir de la fin du 19ème siècle, c’est la pêche
qui influera sur les variations de population. Chaque année, les
« Paimpolais », en fait des pêcheurs de Loguivy de la
Mer, débarquent pour plusieurs mois. Avec leurs familles, ils logent
dans les caves et les greniers, essentiellement dans les maisons du quai
Nord, toujours appelé aujourd’hui « quai des Paimpolais
», le quai Sud étant alors le « quai des Îliens
», avant de devenir après la guerre le « quai des Français
Libres ». Pour justifier sa demande de construction d’une
nouvelle église, le Conseil de Fabrique note entre autres, dans
sa délibération du 27 novembre 1898, que la population «
à partir du mois d’avril jusqu’à la fin octobre
se trouve portée à deux mille âmes par l’arrivée
des pêcheurs paimpolais ». Certains se fixent à l’île
( le patronyme « Guilcher », l’un des plus fréquents
à Sein est également courant dans le Trégor costarmoricain
). Mais des Îliens font aussi le trajet inverse. Dans l’un
et l’autre cas, la motivation tient généralement à
un époux ou une épouse rencontrés durant la saison
de pêche. En 1906, vivaient à Loguivy 33 personnes nées
à l’île de Sein dont un certain nombre de « Fouquet
», autre nom bien sénan.
Le pic de population est atteint en 1936 avec 1 328 habitants. Après
la 2nde Guerre Mondiale, et jusqu’en 1962, ils sont encore plus
de 1 000. Puis va s’amorcer une chute vertigineuse. Avec, au-delà
des phénomènes sociologiques qui ont également dépeuplé
les petites communes rurales du continent, une cause bien spécifique
: la coquille Saint-Jacques. En effet, dans les années 50, confrontés
à une importante baisse des captures sur leurs lieux de pêche
habituels, les Sénans partent draguer la coquille Saint-Jacques
en rade de Brest. La saison de pêche durant environ 6 mois, les
familles suivent et s’installent dans les ports de la rade. Certaines
s’y fixeront. Après l’hiver 62-63, très rigoureux
et qui vit geler les eaux de la rade, le stock de coquille est éradiqué.
Au printemps suivant, les Îliens font route sur la baie de Saint-Brieuc
où les familles se logent à Saint-Quay-Portrieux et Binic.
Là aussi quelques-unes s’installeront définitivement.
C’est l’effondrement des cours de la coquille briochine, en
1972, qui incitera la flottille sénane à pousser encore
plus loin, en baie de Seine où la coquille, de meilleure qualité,
se vend à bon prix. Les Îliens sont devenus des spécialistes
réputés de ce type de pêche. Ils sont très
bien accueillis à Port-en Bessin. Souvent embarqués avec
leurs pères, de jeunes matelots en âge de convoler trouvent
Normandes à leur goût. Quelques filles de l’île,
aussi, y prennent époux. Aujourd’hui, toutes générations
confondues, la colonie d’origine sénane vivant à Port-en-Bessin
et dans les communes environnantes est de l’ordre d’une quarantaine
de personnes.
Ajoutons à cela, plus récemment, l’exil forcé
de jeunes pêcheurs sénans faute de pouvoir se loger sur l’île.
Quand on acquiert son premier bateau, on ne peut, en même temps
acheter une maison, d’autant que le prix de l’immobilier s’est
envolé (peu d’offres, beaucoup de demandes !). Et le parc
locatif est extrêmement restreint… On comprendra qu’avec
seulement 239 habitants lors du recensement de 1999, Sein est passé
derrière Molène, jusque là « lanterne rouge
» des îles finistériennes en matière de population.
[...]
(extrait de l'article de Pierre Portais dans "Cap
Sizun : au pays de la Pointe du Raz et de l'île de Sein" de
S. Duigou et J.M. Le Boulanger, aux Editions Palantines)
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